Transsibérien de Dominique Fernandez

Chap. Le batelier du Volga (Livre de poche, pp103-105)

On nous avait préparé un spectacle, qui dura l’heure et demie nécessaire au retour.

Sur une scène aménagée à l’arrière du bateau prirent place deux jeunes gens et trois jeunes filles en costume tatar, à la fois instrumentistes, danseurs (danseuses) et chanteurs (chanteuses). Si prévenu que je fusse contre les exhibitions folkloriques, et bien que cette troupe fût manifestement un ensemble professionnel (il se produit d’ailleurs en Russie et à l’étranger, je reconnus les visages sur les affiches de leurs tournées), nous étions déjà trop loin de l’Europe pour garder le soupçon que le spectacle ne fût pas authentique.

Coiffés d’un haut bonnet plat en forme de tambourin ceinturé d’un bandeau à fioritures dorées, les garçons portaient des bottes, un pantalon bouffant beige serré aux chevilles, une chemise souple orange dont le col et les manches répétaient les motifs du bonnet. Les filles étaient vêtues avec plus de faste: robe blanche descendant jusqu’aux pieds, terminée par trois rangées de volants qui dépassaient d’un manteau rouge orné d’une bordure jaune et renforcé aux épaules d’une patte de fourrure blanche, coiffe de velours entourée d’une couronne de fourrure blanche, voile blanc tombant des oreilles au-dessous du menton, écharpe blanche.

Tous étaient d’une jeunesse et d’une beauté remarquables, les yeux brillants, les dents éclatantes. Mais il y avait une différence énorme entre les deux sexes. Autant les garçons étaient minces et agiles – c’étaient du reste eux les véritables danseurs, ils bondissaient, ils tournoyaient, ils virevoltaient en virtuoses -, autant les filles, grasses, maquillées de rose, un sourire stéréotypé sur les lèvres, ressemblaient à des poupées, à des potiches. Elles bougeaient à petits pas, idoles plutôt qu’actrices. Je reconnus qu’en Tatarie régnait le même code de beauté qu’en Sicile: minceur nerveuse aux hommes, opulence charnelle aux femmes. Joie de vivre sur le visage mobile des garçons, bonheur de se laisser contempler sur le visage pétrifié des filles. Aux premiers le rôle actif, aux secondes l’indolente quiétude que procure le sentiment d’une plénitude physique qui se suffit à elle-même.

Cela dit, le spectacle fut fascinant. Faute de pouvoir participer à un vrai «Sabantouy» (fête traditionnelle tatare) célébré en pleine nature, nous avions l’impression d’assister à un raccourci de la fête païenne en l’honneur de la terre nourricière. D’étranges instruments de musique, recourbés en forme de cornes et de trompes, ponctuaient les différentes scènes, maniés par les garçons, qui soufflaient dedans sans cesser de danser, comme on voyait autrefois les faunes escorter de leurs sauts et des accents de leurs flûtes et de leurs buccins le char de Dionysos. Pendant ce temps, les filles piétinaient gracieusement, ou composaient des rondes en soulevant leur voile blanc.

Furent exécutées diverses danses tribales, de chasse, de guerre, de cueillette, extraordinaires de mouvement et d’éclat. L’énergie, la fougue dont Noureev faisait une spécialité tatare, se donnèrent  ibre cours, devant la poignée de spectateurs que nous étions. Les garçons, épris de leur propre virilité et soucieux de nous éblouir par leurs acrobaties, ne s’abandonnèrent que rarement à l’autre composante du tempérament national, s’ils la possédaient. Pas de douceur orientale pour ralentir le bouillonnement du sang. Quant aux filles, elles étaient trop empruntées et molles pour suggérer la moindre idée de volupté.

Les divinités agricoles furent particulièrement honorées. Je me souviens de la danse de la pluie comme du plus haut moment du spectacle: les garçons lançaient leurs bras en l’air pour invoquer la pluie et se baissaient ensuite rapidement pour la décider à tomber, tandis que les filles tournaient à petits pas, implorant, à leur façon plus modeste, le ciel de favoriser les récoltes.

Chap. Echanges littéraires

Puis, crochet par le village d’Ovsianka, au bord de l’Ienisseï, patrie de l’écrivain régionaliste Astafiev. Aucun de nous ne le connaît, je crois qu’il n’est pas traduit.

photo extraite du cd Mastorova de Vârttinä

Nous sommes accueillis dans la maison de sa grandmère par un choeur de vieilles femmes en costume. Une fois de plus nous aurions tort de nous défier d’une manifestation qui, préparée pour nous, n’en garde pas moins une saveur authentique. La maison, une robuste isba en bois des années 1930, consiste ne trois pièces d’habitation et un grenier. La propriété est complétée par un hangar, une remise et un banya1, qui entourent un parterre de gazon et de fleurs.

Les neuf vieilles femmes se mettent en rang devant le hangar et, assises sur les marches, commencent leur petit spectacle. Quelle spontanéité dans leur chant, quelle joie sur leurs visages! L’une entonne la mélodie, les autres la reprennent avec des variations. Elles sont ridées, fripées, édentées, mais n’éprouvent aucune gêne à montrer ce qui n’est après tout que le travail du temps et la preuve d’une longue vie de labeurs et de peines. Elles exécutent pour finir une sorte de danse, emmenée par celle qui n’a plus qu’une seule dent.

Ce livre est basé sur la parcours en Transsibérien – Moscou- Vladivostok – auquel furent invités en 2010 une vingtaine d’écrivains, de photographes, de journalistes, d’acteurs, français et russes. Livre très riche, car au fil du chemin, l’écrivain découvre, raconte mais aussi s’interroge, se souvient, cite des écrivains russes, présente des artistes,…

voir aussi
impressionsrusses.wordpress.com/2010/06/

et sur le Sabantouy :
topreferat.znate.ru/docs/index-14953.html?page=20

Marie-Louise Carels

(paru dans le Canard Folk de septembre 2013