Jean-Pierre Wilmotte

Interview de l’accordéoniste namurois à propos de ses recueils de partitions

Réponses recueillies par Marc Bauduin

Tu nous annonces un projet de 6 recueils de partitions, dont un avec tes compositions. Quels sont tes objectifs, quel est ton état d’esprit ?

Tout d’abord précisons que je suis dans un bon état d’esprit. Parce que pour se lancer dans une telle aventure, il faut l’être : ça demande une bonne dose de travail, de patience, de persévérance, de motivation, de recherche. Mais tant que la volonté reste intacte, il n’y a pas de problème.

Le premier objectif (compositions) est de mettre à la disposition de tout un chacun une série de compositions de musiques à danser. Elles ne sont pas venues d’un coup, mais sont le fruit d’« inspirations » réparties sur plus de 25 ans. Elles valent ce qu’elles valent et je ne souhaite pas les imposer. Mais rien ne pourrait plus me réjouir que d’entendre l’un ou l’autre de mes airs joué par des collègues musiciens. Un de mes grands plaisir fut la réalisation d’un CD en 2024 « Sur un rang » reprenant des compositions jouées au mélodéon et ce avec des amis musiciens.

Les autres objectifs (musiques de Wallonie) viennent de ma passion pour la musique de Wallonie. Il y a eu depuis quelques années des initiatives intéressantes pour diffuser cette musique : n’oublions pas les festivals de Champs, les LP des Pêleteûs, des Zûnants Plankêts, des Musiciens de Neufchâteau, les disques de Rigaudon et Trivelin, le groupe Lu Gaw, E Saquants Bèyaux (et j’en oublie) et aussi les travaux de Rose Thisse-Derouette, les collectages sur le terrain, les travaux d’Albert Rochus prolongés par le « Troubadour wallon » d’Olivier Vienne, le Projet Melchior qui met d’intéressantes ressources enregistrées et autres à la disposition de tout un chacun. Mon initiative vient s’ajouter à tous ces projets …
Je souhaite donc présenter des recueils qui rassemblent des partitions que je trouve intéressantes et les mettre à la disposition de tous ceux qui s’intéressent à la musique de chez nous. J’ajouterai que ces recueils ne sont pas figés. Ils évolueront avec le temps, au hasard d’interventions des musiciens, des trouvailles (souvent fortuites), des remarques et critiques.

Il n’y a pas de table des matières, ni de niveau de difficulté. Cela ne gênera-t-il pas les musiciens, notamment pour retrouver les airs qu’ils préfèrent ?

Pour chaque volume, il y a bien une table des matières, mais plutôt succincte. Donner les titres dont j’ai affublé mes morceaux n’apporterait rien aux lecteurs. Pour ce qui est des pièces wallonnes, je ne me vois pas donner un titre tel que « Houssa 114 » ou « Thisse 2-6 ». Rares sont les pièces qui portent un titre dans les manuscrits wallons, sauf peut-être pour les contredanses ou les manuscrits plus tardifs. Madame Thisse a, quant à elle, donné des titres aux morceaux choisis, ce qui, il est vrai, peut faciliter l’utilisation de ses fascicules, même si ses choix semblent un peu … bizarres. J’ai donc préféré classer les mélodies par genres : maclotes, passe-pieds, cramignons, scottishes etc. Ce sont ces genres, ces danses qui sont repris dans les tables des matières.

Je pense, par ailleurs, qu’il ne m’appartient pas de déterminer un niveau de difficulté. Tout d’abord, pour quel(s) instrument(s), avec quel(s) critère(s). Un air peut être facile à apprendre pour Annie (qui joue de l’accordéon depuis trois ans), mais horrible à assimiler pour Paul (qui vient juste de recevoir son Castagnari). Un air peut être accessible en ré pour un violoniste, mais impossible à un diatoniste qui joue d’un sol/do. J’ai sciemment transcrit les partitions dans des tonalités qu’on pourrait qualifier de « faciles » : do et sol majeur ; la mineur. Chacun en fait ce qu’il veut et peut transposer le morceau en fonction de ses critères.

As-tu l’intention de fournir aussi une grille d’accords et des secondes voix ?

Ajouter des grilles d’accords, ce n’est pas vraiment ma tasse de thé. Je pense que je suis plus mélodiste qu’harmoniste ! Des accords pour accordéonistes (diato et chroma ?), des accords pour guitaristes, pour claviéristes ? Je sais que ces derniers aiment bien se constituer leurs propres grilles. Et je suis aussi perplexe quant aux secondes voix. Je pense que c’est un apport moderne à la musique folk. Les djouweus d’danses étaient seuls en scène : donc, pas de deuxième voix (parfois une basse aux pieds). Une seconde voix peut magnifier une mélodie, mais elle ne doit jamais prendre le pas sur elle. D’ailleurs, si on fait attention aux autres traditions voisines : avez-vous déjà entendu un reel, une jig ou un hornpipe avec une deuxième voix ? Avez-vous entendu un joueur de cabrette ajouter sa deuxième voix à la mélodie de l’accordéon ? Nos amis Québécois semblent aussi tout jouer à l’unisson.

Les deuxièmes voix semblent être un apport récent, depuis qu’un public formé musicalement s’est mis à tâter du folk. En tout cas, une seconde voix ne doit pas induire les auditeurs et danseurs en erreur, une seconde voix ne peut alourdir la mélodie, la rendre confuse. Par contre je suis à 100% favorable à l’apport de variations (elles existent presqu’à l’infini) à l’intérieur des morceaux afin de tenter de ne pas jouer la seconde reprise de la même manière que la première. Et puis, on pourrait parler des ornementations, des changements de phrasés, de l’utilisation des « forte », des silences, des rappels, grace notes …

Ne rêves-tu pas de mettre toutes ces partitions sur internet, avec un système qui permettrait aux musiciens d’ajouter des secondes voix, des commentaires, … ?

Je ne sais pas si je peux encore en rêver. Au départ, oui, la volonté existait de consacrer une partie du site de Folknam Musique Trad à la diffusion de mélodies de Wallonie. C’était il y a bien quatre ans. Et puis, les contingences techniques ont fait que le projet n’a pas encore pu démarrer. C’est pour cette raison que je me suis dit qu’il était temps de lancer mon propre projet : des recueils papier ! Il est possible qu’un jour la volonté revienne de mettre tout cela en ligne. Wait and see. Et le papier, ce n’est pas si mal !

Ton recueil de compositions contient 280 airs, dont 55 valses à trois temps. C’est énorme, non ? As-tu eu des périodes plus productives durant ces 25 ans de carrière ?

Et oui, les valses sont les plus nombreuses. Dans le recueil en préparation sur les danses de couple, il y a 56 valses pour 131 morceaux. La proportion est du même ordre. Cela signifie qu’à une époque, sans doute pas si lointaine, la valse était la danse reine des bals. Dans les bals de ma jeunesse, il y avait encore des valses, mais jamais de scottishes ou de mazurkas. Curieusement, et dans un autre contexte, on parle de « valse-musette », jamais de « polka-musette » (alors qu’elles existent). On parle de « valse viennoise », jamais de « mazurka viennoise » (il y en a). Et la valse est encore bien présente dans nos bals folk, même si les groupes d’aujourd’hui semblent vouloir diversifier leur répertoire.

Arrives-tu à t’y retrouver dans cette montagne de compositions ? Peut-être joues-tu de préférence tes airs les plus récents ?

Pour moi, ce n’est pas une montagne, c’est une série de pièces bien distribuées dans le temps. Non, je ne joue pas de préférence mes airs récents. Il y en a que je préfère à tel ou tel moment, mais sans plus. Il y en a qui sont nécessaires pour un bal, une animation. Et puis ce qu’on joue doit aussi plaire aux amis musiciens avec qui on joue.

Es-tu d’avis que tes compositions sont de la « musique traditionnelle wallonne » ? Pourquoi ?

Je parlerais plutôt de « musique de Wallonie » parce que composées par un wallon pur jus. « Musique wallonne » ? L’éternel problème de la définition ? Personne n’a jamais pu ou voulu proposer des critères ou relever des caractéristiques propres à une musique wallonne. Mon opinion, peut-être simpliste, est que la musique de Wallonie est constituée de mélodies et de chants qui ont été utilisés sur notre territoire et qui nous sont parvenus par la transmission orale. Et merci à nos mestrés d’avoir compilé et noté leur répertoire. Reconnaissons qu’une bonne part de ces répertoires est constituée d’emprunts à d’autres cultures. Mes compositions, j’en suis conscient, doivent beaucoup aux musiques que j’écoutais à tel ou tel moment.

Dans le but de promouvoir davantage la culture wallonne, imagines-tu par exemple d’insérer quelques phrases ou mots en wallon avec leur traduction ?

Oups … qu’est-ce que j’aimerais parler wallon couramment. Mais mes (grands-)parents s’y opposaient farouchement. Je comprends une bonne partie des conversations menées en wallon namurois. Et j’adore. Promouvoir la culture wallonne est autre chose que promouvoir la musique wallonne, pardon, de Wallonie.

Allez, je vous donne un proverbe purement namurois (et musical en plus) :

Si n’èst nin pas’ qu’on mariye on djouweû d’ârmonica qu’on danse tos les djoûs.
Ce n’est pas parce qu’on épouse un accordéoniste que l’on danse tous les jours.

Projet des recueils pour l’avenir :

–          Déjà paru :

o   Recueil de mes compositions : 280 mélodies.

o   Recueil de musique de Wallonie n°1 : maclotes et matelotes, amoureuses, allemandes et passe-pieds : 125 mélodies.

–          A paraître :

o   Recueil de musiques de Wallonie n°2 : menuets, marches, cramignons, autres danses, anglaises (anglesses) : +/- 135 mélodies.

o   Recueil de musiques de Wallonie n°3 : valses, scottishes, mazurkas, polkas, rédowas et varsoviennes : +/- 135 mélodies.

o   Recueil de musiques de Wallonie n°4 : contredanses anglaise et françaises : le travail reste à faire.

Contacts (pour commander un recueil ou pour commenter mes dires) : melodeon4fun@gmail.com