Voici donc le premier ouvrage à être présenté dans cette rubrique. Le prochain sera probablement consacré à la danse. Vous aussi pouvez participer en proposant qu’un bouquin soit présenté soit par vous-même, soit par une ou plusieurs autres personnes. Comment choisir un llvre ? C’esr typiquement un bouquin consacré  en tout ou en partie aux musiques, chants, danses traditionnels, voire d’autres éléments de folklore, et dont vous dites « il  est vraiment intéressant, dommage qu’il soit peu connu ».

Nous avions dit au début qu’on s’attendait à ce que la longueur des textes soit d’environ une demi-page. Les deux premiers auteurs, ci-dessous, ont initialement respecté la consigne, au contraire du troisième (c’est moi …). Précisons donc que la longueur du texte (hors images) devrait être d’une demi-page à une page environ.

Cette rubrique se trouve sur le site : www.canardfolk.be/alireounepaslire-2/.

Marc Bauduin

Titre : la musique populaire traditionnelle en Belgique

Auteur : Paul Collaer

Editeur : Académie Royale de Belgique. Mémoires de la classe des Beaux-Arts

Année de parution : 1974.

Volume 1 : texte 200 pp. et planches

Volume 2 : exemples musicaux

Chimiste de formation, Paul Collaer (1891-1989) compte sans doute parmi les personnalités musicales belges les plus brillantes et les plus actives du 20ème siècle. Connu pour ses inestimables initiatives pour la promotion des musiques nouvelles, en contact avec tous les grands compositeurs de son époque (il était notamment l’ami intime de Darius Milhaud) et auteur de nombreux ouvrages très savants sur les musiques de son temps, Collaer amorça un étonnant virage dans les 30 dernières années de sa vie : il s’adonna – très scientifiquement – à l’ethnomusicologie. Dès les années ’50, on le retrouve à l’origine d’études sur les musiques traditionnelles du monde et, même, sur le terrain (Sicile, Portugal, Grèce…) pour collecter lui-même chants et musiques instrumentales traditionnelles. Un ouvrage très pointu (2 vol.°) est ainsi consacré aux musiques de Sicile et, ce qui nous intéresse aujourd’hui, sa contribution à l’étude des musiques traditionnelles de chez nous.

Comprenant deux volumes, l’ouvrage fut édité assez luxueusement par l’Académie Royale de Belgique (1974) . Qu’en penser ?

D’abord, même si ce n’est pas le plus important, signalons un aspect peu pratique, malheureusement courant dans les livres musicaux un peu anciens :  la séparation du texte et des illustrations (regroupées en fin de vol. 1) et, surtout, des exemples musicaux (qui constituent le vol. 2).
Passons… Ce qui frappe d’emblée à la lecture, c’est la plongée dans l’œuvre d’un scientifique. Deux bons tiers de l’étude musicologique sont consacrés aux structures mélodiques (formes et carrures des chansons) et aux langages (survivances médiévales, modes musicaux…), tant pour la Flandre que pour la Wallonie. Le dernier tiers du livre évoque certaines coutumes et l’histoire des ménétriers, sans oublier un petit volet organologique… un peu frustrant. Le propos est en effet loin d’être exhaustif : percussions (sonnailles, crécelles..) ainsi que chalumeaux et cornemuses  se taillent la part du lion  (respectivement 20 et 6 pages). Mais le violon et l’épinette ne sont abordés qu’en quelques lignes. Quant aux accordéonistes (diato ou chromatiques, on ne fait pas le détail), ils feront gris mine face à la simple citation de leur de instrument dans un propos assez peu élogieux (pp 196-7) : « A partir du XIXème siècle, les instruments de musique populaire ont rapidement été remplacés par l’accordéon, produit industriel. Ses accords stéréotypés ne permirent plus à l’imagination de se développer ».

Soyons honnêtes… En termes d’érudition, de mise en perspective historique, l’ouvrage se révèle passionnant. Mais pour celles et ceux qui vivent la musique trad au quotidien, la déception peut être au rendez-vous. Non que cet opus manque de poids, tout au contraire, mais bien qu’il est totalement étranger à l’esprit revival caractéristique de la décennie de sa publication. Ainsi, le livre bien connu de la musicologue Rose Thisse-Derouette, Le Recueil de Danses manuscrit d’un ménétrier ardennais — Étude sur la danse en Ardennes Belges au XIXe siècle, publié dès 1960, rencontre-t-il sans doute davantage l’intérêt des folkeux actuels que l’étude de Collaer. Moralité : tout dépend de ce que l’on recherche. Le plaisir du savoir ? Ou des éléments capables de contribuer à une pratique actualisée des musiques et des danses traditionnelles ?

Marc Marechal

Quoi d’autre ajouter à cette analyse des plus intéressantes de Marc Maréchal ? L’ami Paul évite de parler de ce qui constitue la base de la musique de Wallonie d’hier et d’aujourd’hui. Pas ou peu de mentions des carnets et manuscrits des Wandembrile, Houssa, Lambert, de l’Echo. Ces derniers étaient déjà bien connus à l’époque, même si de nombreux documents devaient encore être découverts (par Albert Rochus et Olivier Vienne). Pas la moindre allusion aux contredanses et aux menuets : le XVIIIe siècle y était farouchement attaché. Pas d’allusion aux carnets de Rose Thisse-Derouette dont les premières publications datent du début des années 60 et que Paul Colaer ne pouvait ignorer. Et aucun intérêt pour les djouweus d’danse encore actifs : les Melchior, Charneux, Schmitz, Labasse et bien d’autres. Champs était déjà sur les rails. Ignorance du revival alors que ce renouveau était déjà bien en route. Les Zûnants Plankèts, Pèle teûs, Lu gaw jouaient déjà.

Mais au-delà de toutes ces lacunes, la dernière phrase de Marc m’interpelle énormément : « tout dépend de ce que l’on recherche. Le plaisir du savoir ? Ou des éléments capables de contribuer à une pratique actualisée des musiques et des danses traditionnelles ? ». Et de quoi les musiciens actuels ont-ils besoin ? D’abord de répertoire. Il est pléthorique en Wallonie tant pour les airs à danser que pour les chants : travaux de Thisse-Derouette, le Troubadour wallon, le projet Melchior et quelques autres initiatives (Canard Folk, et je m’y suis mis également). Ensuite besoin d’une réflexion sur la manière de jouer ces mélodies. L’approche a certes évolué depuis l’art des ménétriers du XIXe siècle (ils jouaient souvent seuls). Elle a aussi sensiblement évolué depuis le revival des années 70. Mais aujourd’hui, quels sont les critères d’une bonne interprétation ? Doit-on faire joli ? Doit-on arranger ? Doit-on respecter la danse et les danseurs ? Doit-on jouer le plus de notes possibles ? Doit-on jouer vite ? Doit-on à tout prix introduire des deuxièmes voix, changer le phrasé, adopter des ornementations ?

Ces questions sont nombreuses et complexes, mais devraient faire l’objet d’une réflexion de fond, surtout depuis que le folk s’apprend dans les académies et sans doute moins dans les stages et ateliers et encore moins par la tradition orale et les contacts avec les musiciens. Les musiciens de Bretagne, d’Auvergne, d’Irlande, de Suède semblent vouer un grand respect pour leur tradition. Ce n’est pas (plus) vraiment le cas chez nous. Allons voir ce que font nos voisins et inspirons-nous de ce qui existe à nos portes. Et puis réfléchissons, mais restons spontanés !

Jean-Pierre Wilmotte

« Scandaleux ! » ai-je pensé en découvrant la table des matières de cet ouvrage sur « la musique populaire traditionnelle en Belgique » : quelque 200 pages de textes sont réparties en 50 p de généralités, 70 (en 5 chapitres) sur le pays flamand, 35 sur les instruments et royalement 25 sur la Wallonie (un seul chapitre : « chanson populaire »). Quelle image donne-t-on de la Wallonie, avant même la première phrase !

Mais la raison de cette différence est expliquée très tôt : on ne s’y est lancé que fort tard dans la collecte de musique populaire, la classe cultivée, qui ne parle que français, désaffectant la paysannerie, étant attirée par la brillante culture française. De plus, en Wallonie on pense ville par ville – c’est un héritage de la féodalité, tandis que le pays flamand pense en bloc. Il y a donc peu d’ouvrages et de chansonniers anciens. Il faut attendre Ernest Montellier et Albert Libiez pour voir des chansons anciennes apparaître, mais dans un horizon géographique limité. Ces lacunes dans le temps et dans l’espace empêchent de procéder à une analyse structurale, contrairement à la Flandre où des ballades existent sans discontinuer depuis le 12ème, avec le très bel exemple de Heer Halewijn. Alors que du côté des cramignons liégeois, l’auteur douche nos espoirs : la plupart des airs de Terry et Chaumont ne sont pas des traditionnels vraiment liégeois.

Alors quoi, s’il n’y a pas d’études ni de recueils globaux wallons, on ne fait rien ? On pourrait au moins essayer de caractériser les airs d’une certaine région d’un point de vue musique et logique et non folklorique, comparer les airs en 6/8 et les autres, voir d’où ils pourraient provenir, analyser les différences entre des airs qui nous semblent proches comme les allemandes et les maclotes…

« Il faut que les pâtres dispersés dans les collines et les prairies maintiennent une communication entre eux. Ils ont en effet d’autres chants de même type que ceux s’adressant au bétail mais plus développés » (collaer p39)

Mais avant de parler de cela, la solution viendra peut-être des vaches ? Les vaches ne parlent ni français ni néerlandais, elles comprennent un langage particulier lancé par les vachers des deux régions et même au-delà, fait de syllabes incompréhensibles avec un rythme libre. On peut donc essayer de noter ces appels – on a noté le texte mais sans le mettre en face d’une mélodie, du fait de son étrangeté. Encore plus curieux, ce caractère primitif des appels de vaches pourrait se retrouver aussi dans les vagissements du nouveau-né ou dans certaines rondes enfantines, car au début de son existence l’enfant ne sait pas quantifier les fréquences pour définir des notes. Il produit des sons qui glissent de manière continue.

Nos critiques portent surtout sur l’inadéquation du titre de l’ouvrage vu son contenu. Cela ne nous empêchera bien sûr pas de reconnaître l’intelligence et la compétence de l’auteur dans son domaine musicologique, ainsi que l’intérêt des chapitres généraux et de ceux consacrés au pays flamand.  Mais, puisqu’il connaissait Rose Thisse-Derouette (il la cite plusieurs fois dans sa bibliographie), il aurait pu exploiter son bouquin sur le manuscrit Houssa qui est paru 14 ans plus tôt, en 1960, même s’il ne couvre pas toute la Wallonie.

Pour terminer, ce qui est scandaleux c’est de faire si peu de choses pour analyser la musique wallonne telle qu’on la connaît, mais aussi de réduire à peau de chagrin le texte en fin d’ouvrage sur certains instruments de musique, comme s’il y avait peu de choses à en dire, comme si ces instruments étaient secondaires ou de moindre valeur. En particulier ceci :  « les instruments de musique populaires ont rapidement été remplacés par l’accordéon, produit industriel. Ses accords stéréotypés ne permirent plus à l’imagination de se développer » (déjà cité par Marc Maréchal, mais c’est tellement fort que je ne peux m’empêcher de doubler le volume !).

Scandaleux, disiez-vous ?

Marc bauduin